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  • Rose Naggar-Tremblay

Mezzo-land


Évoluer sur la scène opératique en tant que mezzo-soprano m'a permit d'explorer une panoplie de personnages très variés. Typiquement, les mezzos sont appelées à interpréter soit des femmes sensuelles, des femmes d'âge mur où de jeunes hommes. C'est ce qu'on appelle en anglais des pants-roles. Cette convention permet de différencier sur la scène l'adolescent de l'homme, puisque sa voix n'a pas encore mué.

À l'opéra baroque, les voix de castrats étaient bien souvent à l'honneur, et il leur était donné d'interpréter les plus grands héros. Ces rôles figurent d'ailleurs parmi les plus difficiles du répertoire, puisqu'ils sont écrits pour l'agilité d'une voix de femme et la capacité pulmonaire d'une cage thoracique d'homme. Aujourd'hui, ces rôles sont souvent chantés par des mezzo-sopranos, puisque la castration des jeunes garçons n'est plus à la mode.

Étant donné ma grande taille et la tessiture de ma voix, les coachs me disent souvent que les pants-roles vont constituer la majeure partie de mon répertoire. C'est quelque chose que j’entends depuis des années mais qui auparavant me décevait un peu. Dans ma vie personnelle, je me suis toujours définie comme une femme douce et délicate. Mon grand corps me dérangeait, et je cherchais à me faire toute petite. J'ai souvent porté des vêtements trop grands, ou voulu maigrir pour avoir l'air plus féminine.

J'ai déjà plusieurs fois été appelée à jouer un homme sur scène. Jouer un homme. Est-ce que c'est même possible? Qu'est-ce qui défini la masculinité? Biologiquement parlant la distinction est claire, mais psychologiquement, éthiquement, socialement? Ce que je joue sur scène, ce ne sont pas des caractéristiques physiques, mais bien des intentions, des désirs, des actions, des statuts de force ou de vulnérabilité.

Ce qui défini les Roméo ou Octavian, c'est la fougue, le courage, la détermination, et les décisions qu'ils prennent pour obtenir ce qu'ils désirent, bien plus que le pantalon. D'ailleurs, les pires interprétations de ces personnages surviennent souvent lorsque les mezzos tentent de ''jouer à l'homme''.

L'opéra à longtemps traîné de la patte en terme d'équité sociale. Ses œuvres les plus connues débordent de sexisme, d'appropriation culturelle, de racisme et d’élitisme. Cependant, cette flexibilité des genres permet une réflexion sur la construction sociale de l'identité sexuelle que l'on ne retrouve pas dans bien d'autres médiums artistiques.

Quelque chose a changé en moi lorsque j'ai interprété Carmen l'été dernier. J'ai appris à aimer me sentir forte. J'ai réalisé que Carmen était bien plus similaire à un Roméo qu'à une Juliette. J'ai compris qu'il me fallait déconstruire les murs entre-lesquels j'avais enclos ma féminité. J'ai commencé à m’entraîner non pas pour maigrir et devenir plus délicate, mais plutôt pour prendre de la masse musculaire et me sentir en confiance, devenir mon propre héros. La douceur et la délicatesse feront toujours partie de ce que je suis, mais j'apprends désormais à aimer ma grandeur.

Je suis une mezzo-soprano, je chanterai les Carmen, les Roméo, les Sesto, les Dido, les Cherubino, les mères, les amoureux, les sorcières et tout le spectre du genre humain. Yes sir!


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